Vendredi 23 septembre 2005 5 23 /09 /Sep /2005 00:00

En fouillant le web français à la recherche de messages hip hop je suis tombé sur « Sociologie politique du rap français : nouvelle approche du mouvement rap ». Réalisée par deux étudiants en sociologie cette abordait un sujet passionnant tout en risquant fortement de se fourvoyer de la naiveté et de l’inexactitude. Finalement le résultat ne révolutionnera pas notre vision du hip hop français, mais certains passages intéressants en ressortent pour les questions qu’ils amènent ou pour les enseignements qu’ils recèlent.

 
 

Sociologie politique du rap français : nouvelle approche du mouvement rap

(par Julien Guedj et Antoine Heimann) moments choisis :
 
Sommaire :
 

Le rap qui combattait sert maintenant le système qui l’a récupéré

 
Le tournant 
 
Le rap, instrument du système :
 
La fierté de notre langage :
 
 
 
 
 

Le rap qui combattait sert maintenant le système qui l’a récupéré :

 

A/ « Tout l’intérêt de notre étude sera de montrer que les études encore récentes qui conçoivent le rap comme un danger pour l’ordre social sont aveuglées par les préjugés ; au contraire, le rap actuel agit comme un renfort au système social et à sa hiérarchie. »

 

« →  On arrive à un constat dans les différentes mouvances du champ, qui peut s’analyser comme suit : on a d’un côté les rappeurs ayant eu le capital culturel et symbolique de repousser le stigmate et de se forger une identité collective fidèle à l’essence du hip-hop ; de l’autre côté sont présents les rappeurs n’ayant eu d’autres solutions que de reprendre le stigmate imposé, par manque de capital culturel et symbolique. L’opposition entre rappeurs conscients et récréatifs sera donc à analyser en gardant toujours en tête ce décalage de capital. »

 
droit de réponse Art et sens :
 

Cette vision du rappeur qui dépasse les clichés qu’on lui attribue si souvent ou au contraire participe à les renforcer peut certainement s’expliquer par le « capital culturel et symbolique » (les valeurs du hip hop, le recul ; l’éducation politique ou sociale) mais les deux auteurs semblent oublier d’autres facteurs qui expliquent ces chemins empruntés par les rappeurs :

 

-le rôle des médias par les filtres qu’ils imposent et les formats qu’ils favorisent

-l’appel d’air provoqué par les courants et les modes

-la démagogie volontaire de certains rappeurs. Hamé du groupe La Rumeur déclare à leur sujet « La plupart n’en sont pas conscients, mais certains, peut-être un plus rusés que d’autres, le font consciemment ; comme par exemple Akhenaton du groupe IAM qui a un côté machiavélique. Ils ont remarqué que cette fabrication de leur propre caricature est une recette qui fonctionne et ils se disent : « il n’y a pas de raison de changer une recette qui marche. ».

 
 
 

B/ « c’est précisément cette labelisation de violence et de non sens subie par les rappeurs qui a paradoxalement rendu possible leur intégration totale dans le système d’abord économique, puis social. »

 

« le rap, mouvement politique contestataire à l’origine, a été stigmatisé, dénaturé, puis intégré, pour finalement se transformer, dans sa définition actuellement dominante, en un instrument de la consécration de l’ordre social établi, s’adressant à un groupe social difficilement accessible, et vu comme potentiellement dangereux. »

 

« Le blues a véhiculé jusqu’aux oreilles des Blancs quelques échos de ce tumulte vernaculaire, il n’était toutefois pas question pour les producteurs Blancs de laisser cette violence verbale se déployer dans toute sa vigueur. Et si dans le blues on échange parfois quelques coups de revolver, de couteau ou de rasoir, si les références à la sexualité y sont plus nettement explicites que dans la romance broadwaysienne, les formes les plus percutantes de violence verbale ont été systématiquement évincées du répertoire.

 

Le rap ne s’embarrasse pas de telles précautions. En faisant éclater au grand jour une rage profonde qui n’a d’autre alibi que le plaisir provoquant de s’énoncer comme telle, le rap manifeste l’un des éléments les plus vivaces d’une créativité poétique propre aux traditions orales de la communauté Noire, que les chambres d’échos de l’industrie des loisirs américaine étaient jusque là parvenues à étouffer. À sa manière donc, la culture hip-hop jette bas le masque de civilité affable que les Noirs ont jusqu’à présent été contraints de porter face à leurs oppresseurs. Par son génie de la superposition et du télescopage, que rend particulièrement prégnant une exploitation élaborée des procédés techniques de reproduction sonore, le rap reconstruit la tradition afro-américaine dans le sens d’un radicalisme de la forme et du fond qui restait inouïe. Il donne à entendre la nature profondément subversive de cette culture du son et du verbe en faisant cohabiter de manière inattendue les échantillons de ses productions musicales et littéraires puisées au fil de son histoire. Ce que l’industrie des loisirs s’était efforcé de rendre présentable, par le jeu d’une édulcoration, ce que l’histoire avait finit par noyer sous les habitudes d’écoute, le rap le restitue à sa dimension perturbatrice. Une démarche qui explique ce que cette forme d’expression recèle d’irrécupérable. »

 

Le tournant 

 

« Cette prise de parole dérange. La réalité sociale, telle qu’elle est racontée, soulève des problèmes sociaux que les pouvoirs publics n’ont pas intérêt à entendre.

 

Deux solutions s’imposent alors : faire disparaître le rap, et ses acteurs, ou faire parler le rap d’autre chose. Les pouvoirs publics se sont bien évidemment tournés vers la deuxième solution.

 

Skyrock, quant à elle, avait tout intérêt à soutenir les groupes qui ne parlaient pas de politique. En effet, pour des raisons commerciales - et comme nous l'avons vu - il est préférable pour un média de soutenir un mouvement qui ne remet pas en cause le système sur lequel repose sa raison d'être et sa prospérité. »

 
droit de réponse Art et sens:
 

Les pouvoirs publics se sont également tourné vers la première solution « faire disparaître le rap, et ses acteurs », ne l’oublions pas.

 

Ainsi aux U.S.A          -en emprisonnant des rappeurs sous des prétextes douteux ( J Dee de Da Lench Mob par exemple Free J.Dee Petition ) ou en emprisonant d’autres pour leurs textes ( C.Bo de Sacramento)

-en étant à l’origine de la censure de certaines catégories de rap dérangeantes. Ainsi Al Gore et sa femme Tipper Gore avaient fait pression sur la major Time Warner pour qu’elle coule le gangsta rap ( ce qu’elle s’est effectivement empressé de faire)

 

En France                  -en poursuivant en justice des rappeurs ( NTM, Sniper, la Rumeur)

-en compliquant les organisations de concert ( normes préfectorales de sécurité exorbitantes)

-en boycottant ouvertement le rap et la culture hip hop sur les ondes publiques depuis 20 ans alors que des musiques moins vendues (classique, musiques traditionnelle) ont des créneaux entiers et réguliers.

 

Mais dans une société capitaliste occidentale le vrai pouvoir de médiatiser un courant ou une musique réside dans les mains des décideurs financiers. Or les entreprises, comme l’expliquent à merveille Julien Guedj et Antoine Heimann préfèrent  « soutenir un mouvement qui ne remet pas en cause le système sur lequel repose leur raison d'être et leur prospérité. »

 
 

« Le rap n’a plus rien à voir avec ce qu’il était au début des années 90, le danger potentiel qu’il pouvait représenter aux yeux des tenants du pouvoir politique n’a plus lieu d’être. Les décideurs politiques peuvent désormais dormir tranquilles, la norme en matière de rap s’est inversé, le rap ne conteste plus la hiérarchie sociale, et il produit même l’inverse maintenant. Par exemple, le plus grand concert de rap jamais organisé en Europe aura lieu au Stade de France à la mi-Septembre, et va regrouper presque tous les plus gros vendeurs de France ; il s’intitulera « urban peace : le concert pour la paix et la solidarité urbaine ». Ce qui montre bien que les rappeurs n’ont plus du tout l’intention de remettre en cause l’ordre social établi, bien au contraire. Ce concert symbolisera un appel au calme, qui reviendra à dire à la jeunesse défavorisée : « c’est pas grave ce qui vous arrive, vous êtes les délaissés de la société mais tout va bien, il ne faut rien changer ». Cela revient à nier la vocation première du rap, qui était à l’origine un appel à la mobilisation pour faire changer les choses au moyen du seul capital à disposition, le capital physique. Nous allons poursuivre la réflexion en nous appuyant sur les travaux de Pierre Bourdieu, pour montrer comment le rap participe à la consolidation de l’ordre établi. Nous dépasserons donc les préjugés du sens commun savant qui voit dans le rap une menace pour la société. »

 
 
Le rap, instrument du système :
 

     « Le rap joue un grand rôle dans la légitimation sociale des différences ; peut-être pas dans la légitimation des différences mais au moins clairement dans leur intériorisation, comme nous l’avons vu plus haut. L’absence d’appels à la révolte, cette absence lui permettant de tirer une rente financière de l’exploitation du rap, fait que cette intériorisation des différences n’est pas discutée, est acceptée pleinement. C’est pourquoi le champ du rap est lui aussi partie intégrante d’un champ de production plus large ; champ économique d’abord, dont nous avons déjà montré les influences ; champ idéologique ensuite, sous des aspects plus pernicieux. Car le rap est bien le vecteur d’une idéologie, le rap actuellement dominant étant soumis à l’idéologie dominante. On peut voir dans le rap une apologie de l’idéologie capitaliste, une brève analyse de textes va nous le montrer. Le thème des belles « sapes », des belles voitures, de l’argent tout simplement, revient d’une manière récurrente dans le rap. Cette récurrence agit comme la consolidation de l’ordre capitaliste, puisque le rap propage les valeurs capitalistes dans les esprits des jeunes défavorisés, c’est-à-dire précisément la population la plus enclin naturellement à rejeter ce système qui ne lui accorde qu’une place inférieure. La rengaine de la belle voiture, de la marque Lacoste, place le système capitaliste non pas sur un pied d’estalle, mais en consacre tout de même les valeurs. Même si les moyens mis en avant pour se procurer les attributs de la réussite sociale dans l’ordre capitaliste ne sont pas toujours légaux, surtout chez les rappeurs jugés hardcore aujourd’hui et qui disposent d’une faible audience auprès du grand public, les valeurs capitalistes sont sanctifiées dans les lyrics des rappeurs collant au nomos rapologique actuel. »

 
 
 
La fierté de notre langage :

Verlan, argot… devons nous avoir honte de parler à notre manière ?

 

« Pierre Bourdieu et Luc Boltansky, dans un article intitulé le Fétichisme de la langue, expliquent que lorsqu’on parle de langue, on se réfère tacitement à la langue officielle d’une unité politique. C’est à dire la langue qui est tenue pour la seule légitime, celle produite par des agents ayant autorité pour écrire, les écrivains, codifiée et garantie par l’autorité d’un corps de spécialistes, les grammairiens et plus généralement les professeurs, chargés d’inculquer le respect du code linguistique. Mais il est important de souligner que la langue officielle ne s’impose pas par sa seule force intrinsèque. La langue officielle a bénéficié des conditions politiques et institutionnelles ( bureaucratie, système scolaire, État centralisé ) nécessaires à son imposition et à son inculcation. Ainsi connue et reconnue, plus ou moins inégalement, par l’ensemble des sujets d’une nation, elle contribue à renforcer l’unité politique qui fonde sa domination.

 

Pour comprendre ce concept de “domination symbolique” de la langue officielle, on doit raisonner en terme de champ. ( voir La Logique du champ ).

 

Le champ “linguistique” doit être entendu comme “système des rapports de force proprement linguistiques reproduisant les rapports de force entre les groupes correspondants dans la hiérarchie sociale“. Autrement dit, la langue dominante, la langue officielle a su s’imposer face aux autres langues ( patois, dialectes, langues régionales ) parce que c’était la langue des groupes dominants dans la hiérarchie sociale. »

 
Par Dj Gone CMP - Publié dans : artetsens
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